EBUZZIYA SIESBYE Alev

ALEV EBUZZIYA SIESBYE / GALERI NEV BEYOGLU / FOTOGRAF MUHSIN AKGUN RADIKAL
  • Grès, 1988
    H : 9, 5 x 15 cm

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  • Grès, 1992
    H : 13, 5 x 18 cm

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  • Grès, 2011

    H : 20 x 29 cm

     

     

Le bol au service de la contemplation

Originaire de Turquie, Alev Siesbye est passée par l’Allemagne, puis a vécu au Danemark, avant de s’installer à Paris en 1987. Avec ce bagage cosmopolite, elle mène une brillante carrière internationale d’artiste céramiste ; une vie dédiée à l’une des plus anciennes traditions céramiques héritées de civilisations millénaires : l’art de faire un bol. De l’est vers l’Ouest, elle a traversé les pays, embrassé différentes cultures, réussissant le pari de l’exotisme et du syncrétisme, sans jamais s’égarer de sa quête esthétique.

Ces dernières années, la céramique a connu des révolutions parmi lesquelles l’excentricité et la provocation ont souvent beaucoup attiré l’ attention. La sculpture, emmenée à la fois par des céramistes de formation ou des plasticiens utilisant la terre comme médium d’expression, est devenue moins conventionnelle, à tel point que la tradition du contenant semble être devenue obsolète. Pourtant, Alev Siesbye continue d’y croire et de nous faire partager, sans conservatisme aucun, sa passion pour le matériau et la technique, loin des développements et des modes prônées par l’art contemporain.

Depuis les années 1960, elle crée des bols.

Des variations sur le thème trompeusement simple du contenant, habitées d’une présence forte et monumentale. Comme chez Giorgio Morandi, chaque changement, même ténu, offre une nouvelle inspiration, tout en conservant cette même présence concentrée qui stimule l’intellect et les sens.

Pendant quarante ans, Alev a su décliner à la perfection cette forme de bol à la fois simple et sophistiquée qui n’appartient qu’à elle, en conservant toujours le même amusement. «  Bien sûr, j’ai perdu de l’innocence, mais au fond, je suis toujours une enfant », avoue-t-elle avec malice.

Ses bols, ronds, délicatement montés à la main et habillés d’une fine bordure invitent le spectateur à contempler le silence de l’espace contenu à l’intérieur. Ils sont sans doute devenus célèbres pour cette aura, ce charme mystérieux et indicible qui s’en dégage et influe sur l’espace environnant, «  el duende », comme elle se plaît à le dire avec un accent espagnol. Ce pouvoir quasi magnétique est renforcé par la tension des oppositions entre formes sphériques basique et un traitement de la surface très recherché qui appelle au toucher.

Sous les glaçures, les parois de ses bols conservent l’empreinte de la main, quasi imperceptible, délicate, mais qui pourtant anime les surfaces. «  J’aime que mes émaux soient comme une peau vibrante sur le squelette, et qu’on sente la terre en dessous. »

Alev Siesbye a toujours montré une prédilection pour le travail des glaçures cuites à haute température, une technique qu’elle a appris à maîtriser au Danemark. Et parmi toutes les couleurs, l’artiste a beaucoup aimé le bleu, frais et apaisant, transparent et limpide, comme ces vastes étendues d’eau turquoise du Bosphore qui ont marqué son enfance. Un souvenir bien présent et toujours ému.

Un « Melting-pot »

La question des inspirations culturelles dans l’œuvre d’Alev Siesbye a donné lieu a de nombreux débats, chacun y allant de ses hypothèses pour déterminer si son travail est plus relier à l’art oriental, qu’à l’art occidental. En vérité, l’artiste a savamment réussi à combiner les traditions ancestrales de sa terre natale et l’esthétique de la céramique danoise, retrouvant l’ équilibre parfait entre l’ Est et l’ Ouest.

Dans les années 60, Alev quitte son pays, la Turquie, pour s’installer au Danemark et pratiquer les techniques de cuisson à haute température. Pendant dix ans, elle travaillera comme céramiste indépendante et designer pour la Manufacture Royale de Copenhague, devenant rapidement un membre actif de cette communauté artistique danoise. Pourtant, beaucoup d’aspect de son travail différent de l’esthétique scandinave. La contribution la plus légitime de la tradition de la céramique danoise chez Alev Siesbye est incontestablement l’opportunité de travailler avec le grès et de collaborer avec des experts pour le développement des techniques de grands feu ; le grès ne faisant absolument pas partie des traditions de céramique qui se sont développées à l’est de la méditerranée.

Si le minimalisme, la maîtrise technique et le classicisme qui marquent les objets d’Alev, sont bien des caractéristiques de la céramique danoise, elles ont aussi été développées par les cultures prospères nées sur les terres d’Anatolie à l’époque néolithique, grecque, romaine ou ottomane. « Et c’est bien ici que se trouve la vrai source de mon héritage culturel et émotionnel », insiste l’artiste.

En outre, Alev a toujours opté pour la rondeur, la finesse et les corps amples des volumes, des qualités très éloignées de l’esthétique scandinave, plus stricte et moins sensuelle.

Elle emploie également des techniques décoratives bien différentes de celle utilisées pour le grès traditionnel. Les motifs et les dessins ne sont pas appliqués sur la surface de l’émail mais sont gravés à l’intérieur de celui-ci, à l’aide d’un trait de cire, d’après la technique « cuerda seca » développée en Perse durant les XIIIe et XIVe siècles.

Les décors viennent ainsi rythmer les parois de formes abstraites géométriques, assez représentatives des motifs inspirés par les cultures orientales.

Sur certains bols essentiellement les noirs, des dessins anguleux en formes de zigzags montrent la possible influence des motifs géométriques que l’on retrouve sur les Kilims ou les Ikats.

L’art ancien mésopotamien, égyptien, grec et anatolien, auquel Alev est attachée, non seulement culturellement mais aussi émotionnellement, est marqué par une quête de l’intemporalité et de la permanence, de la continuité et du souvenir, qui cache finalement le besoin de capturer cette essence ultime qu’est l’éternité. La présence immaculée des bols d’Alev Siesbye renvoie à cette même notion. Réceptacles silencieux voués à une contemplation mystique, objets de méditation, ils résonnent ensemble d’une même vibration imperturbable qui unie le moment présent à l’éternité.

Angélique Escandell, 2010

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